"l'important ce n'est pas de savoir si la réincarnation existe, mais de réaliser l'accomplissement dans le présent même..." Krishnamurti"

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Maneksha et les yogi blancs IV :






Depuis plusieurs semaines, la jungle baignait en pleine mousson. Notre tranquillité n'avait rien d'exceptionnelle vu la rareté des visites durant cette saison difficile. Pas un yogi blanc ni aucun autre parasite n'osait s'aventurer dans l'atmosphère lourde où voltigeaient des armées de moustiques affamés. Les sentiers se changeaient en ruisseaux boueux, parfois en rivières. On voyait surgir de nulle part de gros lézards, des serpents multicolores aux poisons mortels et des scorpions par centaines. À l'intérieur des grottes, les sources dégorgeaient aussi et nos lits s'en trouvaient souvent inondés. Il était impossible de stocker les branches sèches à cause des bestioles venimeuses qui, en quête d'un abri étanche, venaient se loger dans le moindre tas. On survivait dans une fumée permanente de bois mouillé et de fibres de noix de coco, une nuée juste bonne à écarter les insectes buveurs de sang. Bref, tout autant d'embêtements dans un quotidien étouffant de chaleur et d'humidité. Pourtant, deux indiens, Lalal et Meetha, venaient tournoyer autour des sources avec en tête l'ébauche d'un projet bien malsain.

Surya, le légionnaire devenu ascète, se dévouait tant à sa chère déesse qu'il la voyait se manifester partout. Obsédé par les mirages, il ressassait aux villageois bravant les pluies ses histoires farfelues à propos des sois-disant apparitions divines qui faisaient tâche d'huile. La notoriété de l'endroit sporulait dangereusement le long du fleuve. Beaucoup de dévots motivés par cette recrudescence de prodiges espéraient voir ressurgir les fameux oracles du temps de Maneksha (cf: la légende). Tous ces gens pouvaient devenir de bons donateurs. En effet, il était courant en Inde de céder une partie de sa fortune aux œuvres charitables et dans les temples pour amadouer ou apaiser les dieux. Ainsi, le pays voyait naître des dharamsalas, lieux destinés aux plus démunis qui pouvaient trouver pitance et refuge pour la nuit. Certains contribuaient plutôt à la construction d'Ashrams, les sites sacrés abritant gurus et disciples. D'autres riches faisaient édifier des temples pour leur postérité. Toutes sortes de structures hôtelières et boutiques à bondieuseries jaillissaient inévitablement autour de ces lieux de culte, incitant vivement le pèlerin à consommer. En s'impliquant dans un business religieux semblable, on pouvait espérer obtenir le respect ainsi qu'une bonne recette quotidienne. L'idée saugrenue qui motivait nos visiteurs en proie à un vif désir de reconnaissance sortait tout droit de cette coutume populaire.

Lalal tenait une pâtisserie dans une célèbre ville sacrée de la vallée. Il vendait ses gâteaux aux pèlerins qui les écrasaient ensuite avec ferveur contre les photos ornant les temples où sur les bouches des divinités en marbre. Le marchand se fichait bien que ses sucreries finissent entre les pattes des fourmis tant qu'il les écoulait par kilos. Les offrandes de douceurs s'avérant essentielles dans le culte hindou, presque tous les passants lui en achetaient avant d'aller prier. Pourtant, ce business fructueux ne semblait pas lui suffire, tout comme son grand ami Meetha qui vendait des voitures japonaises dernier cri faisant fureur dans la nouvelle classe riche. Prospère, il admirait le Gange aux rives argentées du haut de sa somptueuse demeure. Mais seule lui manquait une réputation d'honorable et pieux citoyen.

Un jour, les marchands entendirent parler des phénomènes ésotériques survenus au temple anciennement maudit. Sentant venir à eux la bonne fortune et l'opportunité de laver leurs âmes corrompues, ils décidèrent d'y faire construire tout un complexe moderne en prenant exemple sur un édifice surplombant les collines avoisinantes. Là bas, l'homme avait complètement salopé la nature sauvage en l'engloutissant sous des couches de béton et de peinture vanille-fraise.

Des milliers de dévots venants des quatre coins de l'Inde défilaient dans cet endroit. Du coup, les brahmanes avaient vite éjecté de là les ascètes drogués qui gardaient ancestralement les lieux pour profiter pleinement des paquets de roupies tombant généreusement chaque jour. Monnayant désormais la moindre prière, ils instaurèrent même une bénédiction payante obligatoire à l'entrée pour empêcher les plus pauvres d'accéder à l'édifice sacré.

Lalal et Meetha jubilaient comme des gosses en imaginant la plaque dorée à l'entrée du temple sur laquelle seraient gravés leurs noms d'honorables et généreux donateurs. Le pâtissier voyait déjà sa boutique aux pieds de l'antre de Maneksha et le concessionnaire, quand à lui, pensait assurer le taxi-service menant les riches de Dehli aux grottes. Ils avaient même envisagé la construction d'un escalier cimenté facilitant l'accès aux fleurs de la société moderne croulant sous les kilos de la nouvelle obésité, ceux qui n'avaient plus l'habitude de marcher dans la nature. Dans leur projet fou, ils songeaient également à bâtir des citernes bétonnées ainsi qu'un grand hôtel pour accueillir les pèlerins aisés. Pas une seconde ils ne se soucièrent de priver les animaux des sources forts rares dans cette forêt, ni de ruiner le paysage si cher à la yogi qui vivait là. Leur plan mettait en route une machine infernale que nous tentions d'éloigner à tout prix.

Rêvant obstinément d'un nouveau Mansa Devi (1) les deux complices commencèrent à nous visiter de plus en plus régulièrement, les bras chargés de gâteaux et de vivres qui nous faisaient forcément défaut en ces temps difficiles. Ils se donnaient bien du mal pour franchir les ruisseaux et les chemins glissants sous les trombes d'eau. La cause qui les animait semblait valoir cette peine. Ils connaissaient déjà mes colères noires dès qu'on abordait le sujet des constructions sur le site. Mais les deux hommes qui refusaient de se laisser mener par une Angrish (2) concentrèrent tous leurs efforts de persuasion vers mon acolyte indien. Mes doutes grandissaient à son sujet. C'étaient bien ses histoires exagérées qui attiraient de tels requins aux grottes et je craignais qu'il ne cède à leurs promesses de confort. Mais il semblait s'amuser de la mauvaise foi de nos deux "promoteurs" qui avaient définitivement besoin d'une leçon.

Nous cherchions à créer une diversion capable de détourner leurs esprits tordus. Un soir de grand questionnement autour du feu, l'idée d'une "chasse au trésor" germa dans nos pensées. Il existait une grotte inexplorée dans la falaise juste en dessous du temple. L'entrée, une fente étroite dans la roche, menait à un couloir où l'on ne pouvait avancer qu'en se tassant contre les parois gluantes. Toute rencontre avec les cobras pullulants par ici s'avérait aussi probable que fatale. Le sol était couvert d'une épaisse couche de feuilles mortes sous laquelle sévissait l'inconnu et nous n'avions jamais tenté d'y poser nos pieds nus. Les méditations pratiquées juste au dessus engendraient des ressentis si puissants que nous préférions laisser libre cours à notre imagination ! Ce lieu étrange et chargé de mystère se prêtait donc parfaitement au jeu pour appâter nos crapules.

Lalal tomba en premier dans le piège tendu. L'image d'un amas d'or et de pierres précieuses, peut être le trésor de quelque ancien maharajah enfoui dans cette grotte lui fit monter une fièvre tenace qui ne s'apaisa plus. Il perdit le sommeil et harcela Meetha. Ce dernier, excédé par la folie de son ami, accepta finalement de l'accompagner dans la caverne. Pour gagner un peu plus de temps, il nous fallut mettre en place toute une série de pseudo purifications impliquant de longues préparations ascétiques et méditatives pour nos marchands. Nous utilisâmes également un calendrier astral afin de choisir la date la plus éloignée possible pour descendre dans l'antre secrète. Après avoir dressé une incroyable liste d'ingrédients nécessaires aux rituels précédant l'événement, nous fîmes poireauter Lalal et Meetha presque trois semaines avant d'atteindre Poornima (3). J'en profitais pour leur faire nettoyer tous les plastiques jetés par les dévots dans la falaise devenue une vaste poubelle. Bien sur, ils ragèrent devant ma requête. Il s'agissait là d'un boulot de basse caste. Pourtant, par peur de se faire éjecter des lieux sans pouvoir atteindre le potentiel magot, ils retroussèrent leurs manches et entassèrent avec dégoût les plastiques gluants dans un coin avant d'y mettre le feu devant mes yeux ravis. Je savourais là une vengeance secrète contre tous les salopiauds qui ne respectaient pas les lieux. Ces deux là, comme beaucoup d'autres, avaient maintes fois balancé les sacs transportant leurs chères offrandes dans la nature. Il ne furent donc pas épargnés des besognes "d'intouchables".

Malgré tous les sévices subits par mes soins, Lalal et Meetha continuèrent à me couvrir de mes gâteaux préférés. Cherchant à me corrompre à tout prix, ils amenèrent également du haschich, une substance strictement interdite en ces lieux dédiées aux déesses. Je refusais poliment, regardant avec regret les boulettes huileuses repartir à la ville. Les complices espéraient acheter mon âme hantée par les esprits de la forêt avec quelques friandises. Ça me rendait dingue, mais je laissais faire en pensant au jour où nous allions descendre dans l'abîme. Pourtant, certaines craintes ne manquaient pas de venir ternir le tableau. Découvrir avec ces deux là les secrets gardés par la jungle s'avérait peut être dangereux. Si par malheur quelque trace de trésor où de pouvoir ésotérique se trouvait dévoilé aux yeux des malfrats, c'en eut été fini de la tranquillité ici. L'endroit se trouverait dévasté en moins de deux par des centaines de croyants assoiffés.



Cette nuit là, je ne pus dormir tranquille, même si la silhouette bleutée de Maneksha visita mon sommeil comme pour me rassurer, accompagnée de son bataillon de najas. Mais à cette époque, les rêves et leurs messages ne représentaient rien pour moi. Leurs interprétations vaporeuses « new-age » qui remplissaient tout un tas de livres me laissaient d'autant plus septique...



Le jour de l'exploration arriva, annoncé par une magnifique pleine lune opalisant la forêt de sa lumière féérique. Étonnamment, les pluies diluviennes avaient fait place à un vent salvateur qui soufflait calmement sur la colline. Lalal et Meetha se présentèrent comme prévu aux aurores, luisants de propreté et chargés d'offrandes. La fierté d'inaugurer la grotte secrète se lisait sur leurs visages radieux, même si Lalal se montrait particulièrement nerveux. Il gesticulait dans tous les sens en transpirant tel un taureau se débattant dans l'arène. Deux bonnes douches glacées ne suffirent pas à le calmer, les quelques heures de la récitation méditative du Devi Baghavat (4) non plus! Bien au contraire, l'homme surexcité se tortillait et respirait fortement, gênant notre concentration et agaçant son compère qui tentait de le calmer, visiblement honteux de ses débordements.


Au moment de commencer les célébrations aux divinités de la jungle, Lalal se précipita dans le temple en bousculant son ami sans ménagements et man­qua de me tomber dessus.

D'un signe de tête éloquent, nous nous accor­dâmes tous les trois à l'ignorer cordialement. Durant le rituel, à plusieurs reprises, le pâtissier s'em­porta et se mit à crier violemment des expres­sions incompréhensibles. Puis il se frappa le crâne sur le sol du temple, ne semblant vraiment plus rien contrôler. Possédé par on ne savait trop quoi, il perdait tout bonnement la tête. Les esprits de la forêt semblaient bien veiller au grain, embrouillant inten­tion­nellement toute perception dans les cœurs malintentionnés...

Surya commençait à craindre d'ouvrir le chemin du trésor. Ces hésitations engendrant la fureur de Lalal, le prêtre céda finalement à sa folie. Tous ensembles, nous arrivâmes à l'entrée du couloir naturel avec les thalis (5) remplis de prashads (6). Lalal, encore tout suant, tentait de devancer tout le monde. Mais le chaman le précéda, embarquant avec lui Meetha qui semblait mieux se contrôler. C'était à mon tour d'entrer lorsque le marchand de gâteaux me bouscula violemment pour me dépasser. Au lieu de réagir, je demeurais imperturbable et me délectais à l'avance de la suite des événements. Quelques mètres plus loin, le rondouillard se trouva coincé.

- Trop de ventre, lui lançais-je avec un sourire radieux, peut être ne pourras tu pas aller plus loin, ce serait tellement dommage !

Vexé et offusqué de mon culot, il poussa de toutes ses forces, retenant son souffle et rentrant le ventre. Les secousses démentes qui le parcouraient encore l'obligeaient à se frapper la tête sur les parois de la grotte. Il m'énervait. Je lui envoyais une bonne baffe afin de le calmer, lui rappelant que le chaman et Meetha devaient déjà nous attendre dans la caverne secrète. Je ne voulais surtout pas rester coincée là avec ce malade alors que je sentais de plus en plus l'énergie des reptiles autour de nous. L'effet fut immédiat, Lalal reprit son calme en inspirant à fond et avança dans les entrailles de Mata (7)

Enfin le couloir s'élargit, laissant apparaitre la lueur des lampes à huile de nos deux prédécesseurs qui patientaient dans une première salle toute ronde. Lalal et son compère gardaient la bouche grande ouverte, cherchant du regard quelques joyaux. Pour atteindre la crypte, il fallait d'abord traverser une caverne dont le sol disparaissait sous un amas de feuilles mortes. Il faisait presque froid. L'eau coulait doucement le long des parois. Lalal et Meetha commençaient à s'affoler des mouvements autour de nous et du son émanant d'en dessous. D'un coup, le chaman se tut et nous regarda avec des grands yeux. Ses gestes silencieux indiquaient que nous avions de la visite. Quelque chose bougea entre les jambes de Lalal et ce dernier, dans un élan de panique, fit un bond en direction de la sortie.

- des serpents, c'est plein de serpents ! On aurait pas du venir ici ! s'écria t-il.

- On te l'avait bien dit Lalal, maintenant tu restes et on finit les rituels ! lui dit le chaman. Allons! un homme comme toi, apeuré par quelques petites bêtes rampantes ! Et tu voudrais t'installer dans cette jungle ?!

- Peut être que la déesse ne veut pas de vous ici ! rajoutais-je en pouffant, vous feriez mieux de partir ! Parce que des bestioles, il y en a plein d'autres, partout, tout autour de vous...

Un autre serpent passa non loin de Meetha. La panique les saisît tous les deux. Des bruits de glissements arrivaient maintenant de toutes parts, faisant frémir les feuilles mortes autant que les chairs angoissées de nos deux terreurs. Une force oppressante emplissait maintenant la grotte. Lalal et Metha se précipitèrent vers la sortie, s'écorchant au passage le long des parois étroites. Le plan était un succès total, nos promoteurs crevaient de trouille ! Les cobras grouillaient partout ici. Ce que nous ressentions en méditant dans le temple ne venait donc pas seulement de notre imagination.

Doucement, pour ne pas énerver les cobras, nous gagnâmes la sortie. Dehors un orage finissait de s'abattre sur les montagnes. Dans le ciel lourd grondait un tonnerre mourant sous les derniers éclairs. La pluie tombait de nouveau. Nos poltrons ne se montraient plus si fiers, grelottants près du temple tel deux chiens mouillés. Nous les invitâmes à se réchauffer devant notre âtre enfumé. Les cerveaux englués par les superstitions ancestrales, Lalal et Meetha semblaient sincèrement préoccupés d'avoir fâché la déesse.

- Rien ne peut être construit ici Lalal, luis dis-je. C'est le royaume des animaux, les serpents en sont les rois.

- Tu ne seras pas toujours là ! rétorqua t-il

- Mais ça n'a rien à voir avec moi, ni avec vous non plus, d'ailleurs !


Je cessais de leur parler, nul besoin de s'étendre davantage sur le sujet. Nous étions ennemis, mais l'endroit où je vivais m'interdisait toute mauvaise parole où action envers un visiteur dévoué, aussi pourri fut-il à mes yeux. Je préférais leur tourner le dos pour entamer une méditation silencieuse et ne les vit même pas partir, explorant mon centre et ses univers secrets. Demeurer immobile quoiqu'il se passe aux alentours jusqu'à ce que les perturbateurs se découragent et s'en aillent était une chose importante apprise ici. Je fis donc souvent de nombreux voyages fantastiques en moi même.

Lalal et Meetha n'avaient pas dit leur dernier en quittant le sanctuaire, car, quelques jours plus tard, la visite d'un fonctionnaire de l'immigration accompagné d'un policier me rappela à leur souvenir. La claque envoyée au pâtissier n'était visiblement pas digérée. Faisant jouer de ses relations, Lalal tentait indirectement de me chasser des grottes. C'était un fait, je n'avais pas vraiment le droit de rester dans la jungle sans le fameux visa de résidente qui se délivrait au compte-goutte. On pouvait s'en procurer en acceptant d'entrer dans certaines communautés religieuses plutôt mafieuses où en s'inscrivant à l'université. Sans cela, on obtenait des visas de tourisme qui impliquaient de toujours s'enregistrer dans une structure hôtelière. Les gredins, déçus de ne pas avoir réussi la conquête de la colline sacrée pensaient alors tenir leur revanche.


Le contrôle de mes papiers terminé, j'envoyais paître le policier et son bureaucrate, refusant de leur parler d'avantage avant qu'il n'aient rendu visite à mon ami Swami Brahmananda (8) Le vieux yogi m'avait inscrite sur le registre de sa pension en prévention de ce type de problèmes et assurait son rôle de protecteur discret et efficace comme il me l'avait promis un jour. En attendant, j'entrais de nouveau en exploration intérieure, tournant le dos aux inspecteurs médusés.


Après toutes les vérifications, plus rien ne m'empêchait de rester au sanctuaire. Je mentis au type de l'immigration et au policier en leur promettant de retourner chaque soir en ville. Les craintes de la jungle abritant bêtes féroces et vieilles superstitions empêcheraient certainement leurs visites nocturnes. Il me restait encore quelques semaines à passer en Inde en toute tranquillité avant une nouvelle bataille administrative pour renouveler mon visa. Soudain, l'envie me prit de jeter ce maudit passeport dans la jungle. Après l'avoir sorti de son sac, je m'avançais au bord de la falaise pour l'envoyer dans les airs sous la pluie et les moustiques à la merci des singes. Mais ce fut dans les restes de notre cérémonie qu'il échoua, alors que Surya nettoyait justement l'entrée de la grotte secrète avant de la dissimuler sous les feuillages. Mieux valait cacher les secrets de Maneksha et éviter toute intrusion.


Lalal et Meetha avaient laissé de coté leurs projets de chantier et n'allaient certainement pas vanter leur courage légendaire en ville. Retournés à leurs business respectifs, ils oublièrent momentanément leurs idées de grandeur. Malgré cette victoire, je savais pertinemment que ce n'était pas là ma dernière bataille à mener. J'allais devoir affronter bien d'autres idiots et autres êtres malintentionnés. Mais tant que les esprits de la forêt veillaient, ils pouvaient bien tenter le pire. J'étais hantée par la jungle qui m'emplissait d'une immense volonté de la défendre. La venue onirique de Maneksha durant la nuit de pleine lune me confirmait aussi que les rêves, si intenses au cœur des éléments naturels, semblaient porter des messages plus importants que je ne le croyais. Je repris mon passeport mouillé, curieuse de connaître la suite de cette aventure.




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notes:


1 Célèbre temple de la vallée cité auparavant devenu un gros tiroir-caisse
2 Nom péjoratif donné aux blancs depuis les colonies anglaises.
3 la pleine lune
4 Récit épique sacré de la déesse Durga nécessitant une longue récitation
5 Assiettes de métal utilisées pour diverses occasions, repas ou rituels.
6 Offrandes de nourriture aux dieux et déesses.
7 La déesse suprême Durga (l'inaccessible).
8 Conteur de la légende de Maneksha



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Maneksha et les yogis blancs IV: illustrations

la couverture




mousson dans la jungle




le temple à fric




le rêve prémonitoire




Lalal en plein délire mystique




surprise au fond de la grotte




Maneksha et ses cobras


Maneksha et les yogi blancs III : rencontre avec Germaine





« Dehli-Kashi Vishuanath express »
(rencontre avec Germaine)





Durant cette période asiatique très intense, le monde occidental noyé dans le matérialisme me semblait complètement futile et nuisible, comme la plupart des gens que j'y croisais. Seule l'Inde magique et hypnotique savait m'attirer à elle avec une puissance qui ne laissait aucune résistance possible. J'avais alors opté pour cette réalité exotique où il suffisait de se laisser porter
sans crainte puisque l'enchanteresse s'occupait du reste. Ainsi, ce fut l'ancestrale cité de Kashi, plus connue sous le nom de Bénarès qui m'attira tout d'abord à elle.

Le train qui m'y emmenait traversait lentement les immenses plaines de l'Uttar-Pradesh (1). En ce matin à peine levé, affalée sur une couchette collante en skaï bleu, je rêvassais tranquillement aux rives du Gange malgré la chaleur étouffante qui se faisait déjà sentir.

Dans l'air planait l'odeur écœurante de canne à sucre chauffée dont on pouvait admirer l'étendue des cultures massives traversées par les rails. En attendant le fleuve, il fallait aussi s'arrêter dans quelques gares et découvrir les incontournables bidonvilles plus ou moins imposants où l'on apercevait, dès l'aube, des hommes accroupis se lavant les dents ou faisant leurs besoins au bord de la voie ferrée. On voyait aussi près des cabanes faites d'un mélange de briques, de taules et de bâches en plastiques, les femmes s'affairer à cuisiner tant bien que mal, entourées de tout un tas de gosses aux cheveux emmêlés à moitié nus.

De leurs cotés, les passagers du train tentaient de se remettre d'une nuit presque blanche en avalant un ou deux samosas, des pâtés aux légumes ultra pimentés. Pour ingurgiter ses boules de feu, il fallait boire du chy (2) brûlant servi dans des petits pots en plastique qui étaient ensuite jetés par les fenêtres sans aucun remords. Il n'y avait jamais de poubelles à disposition dans les
wagons populaires mais seulement des gosses misérables qui balayaient pendant les arrêts si on leur donnait une pièce. En fait, la plupart des gens préféraient tout balancer dehors, les alentours des rails débordants d'ordures puantes pouvaient en témoigner.

Au loin, la gare de Kashi se profilait. La machine s'arrêta enfin. En descendant du bon vieux train «Delhi-Kashi-express», mes pas croisèrent par mégarde ceux de Germaine, une étrange hirondelle européenne habillée en Yogi qui affichait la cinquantaine assagie. Elle était vêtue à la manière d'une veuve indienne, mais portait sur la tête un turban de guerrier sikh. Paniquée, elle sautillait nerveusement sur le quai, entourée de quelques indiens intrigués et amusés par ses cris.

– "parler français ? Help ! Au secours ! Mes papier, volés! No English! Française! Please... au secours!...
Impossible de manquer d'humanité en la laissant là, car se retrouver sans papier et sans argent sur le quai d'une gare indienne n'était certainement pas la meilleure des situations à vivre. Aucun
plan précis ne me rendait esclave du temps et malgré mon instinct qui me dictait de me méfier de cette Germaine, je laissais la solidarité entre voyageurs prendre le dessus pour m'occuper d'elle. Elle accepta instantanément ma proposition de la ramener à la capitale autour d'un copieux repas bien arrosé de chy pris à la cantine de la gare. Après une brève discussion, je réalisais vite qu'en plus de planer bien haut, Germaine n'y voyait rien du tout car sa coquetterie lui interdisait de sortir ses lunettes à triple foyer en public. Traverser un quai la mettait déjà en danger, je n'osais même pas l'imaginer seule dans le tumulte des rues de Delhi sans pouvoir dégoiser un seul mot d'anglais.
Mais avant de partir d'ici, il fallait impérativement obtenir une déclaration de vol faite en bonne et due forme par les autorités locales. Le temps de trouver un fonctionnaire qui sache parler et écrire l'anglais, de lui relater tant bien que mal les faits pour que ce dernier parvienne à tout retranscrire correctement, la journée touchait déjà à sa fin! Le soleil rejoignait l'horizon en nous baignant dans sa lumière orangée et les employés du poste de police ferroviaire prenaient tout leur temps, amusés par notre présence. Profitant de l'occasion, ils ne cessaient de nous questionner sur les prix en dollars des objets de la ménagerie typique européenne tout en nous servant du thé et des biscuits. C'était là le genre de discussion indispensable au bon déroulement de notre mission administrative qui nous passionnait autant l'une que l'autre ! Mais la déclaration de vol se trouvait maintenant dans la poche de Germaine et nous pouvions partir tranquille rejoindre la capitale.

Le train de nuit pour Delhi regorgeait de monde et nous ne pouvions pas espérer trouver une réservation. Aussi, nous nous installâmes dans un wagon au hasard sans billet, attendant le moment fatidique de la rencontre avec le contrôleur.

Lorsque les couchettes furent toutes installées, il ne nous restait guère que le sol entre les portes et les toilettes pour camper. Nous n'étions pas les seules à devoir s'en contenter. Pas mal de passagers ronflaient déjà sur leurs banquettes lorsque le contrôleur arriva. Ses remontrances à notre égard fusèrent en masse, il n'était pas bien vu de frauder le train dans ce pays. L'homme excédé nous gronda sans ménagement avant de nous menacer de nous jeter du train à la prochaine gare.

Il faisait nuit depuis un moment et j'ignorais quelle station allait venir, un village paumé ou la grande ville de Lucknow. Il n'était pas question de se faire larguer en route sans argent au milieu de nulle part! Notre obstination à rester près des toilettes nauséabondes en signe de protestation désespérait Germaine, mais il fallait bien que ce lascar comprenne qu'on acceptait même les pires conditions de voyage. La promesse d'un scandale notoire de notre part si l'envie lui prenait de nous faire descendre fit hésiter l'employé. Déjà, quelques indiens assis près de nous semblaient touchés par la curiosité et commençaient à s'intéresser à notre conversation en baillant. Le moment idéal se présentait pour entamer le récit des mésaventures de Germaine et expliquer pourquoi nous devions retourner à la capitale. Prouvant notre bonne foi en brandissant les billets du trajet qui nous avait mené jusqu'à Kahsi, j'encourageais vivement Germaine à gémir avec moi sur notre pauvre condition de femmes blanches en détresse à l'étranger.

Puis, faisant mine de fouiller dans mes affaires à la recherche de l'argent, je pris soin de planquer deux ou trois billets au fond de mon sac avant de donner quelques roupies au contrôleur qui les mit immédiatement dans sa poche. Il ne souhaitait pas non plus se faire déranger à cette heure avancée. L'employé corrompu qui profitait largement des ventes et des trafics divers ayant lieu dans ce train nous invita bien évidemment à partager le thé des réconciliations, ordonnant sèchement trois verres de chy à un gamin en guenilles qui portait sa gamelle brûlante. Sans prêter attention aux voyageurs de cette voiture plongés dans un profond sommeil, le môme hurlait à tue tête que son thé était chaud, très chaud!

Germaine n'en revenait pas, c'était donc ça la seconde classe couchettes! Son visage déconfit révélait clairement sa gêne. Demeurer assise par terre entre les toilettes dégageant des relents tenaces et les portes grandes ouvertes qui laissaient s'engouffrer un vent puissant et salvateur ne faisait pas partie de ses habitudes de nonne précieuse. La yogi semblait plus habituée à la classe "air-conditionné". Cette plongée dans l'Inde populaire l'angoissait tellement que pour se donner du courage, elle me cassait les oreilles en chantant avec ferveur des prières en sanscrit dédiées à son guru, d'une voie aiguë et tremblante tout en levant les yeux au ciel, les mains posées sur son coeur. Je pensais à la jungle, attendant patiemment le moment où cette folle s'endormirait.

L'avenir restant toujours incertain en Inde, le voyage pouvait s'éterniser ou s'interrompre. Cette nuit là fut interminable mais calme, avec de longues escales au milieu de nulle part.

Au matin, nous débarquions à Delhi sans trop de retard mais avec de sérieuses courbatures dues à la nuit passée la tête dans les genoux à chercher désespérément quelques minutes de sommeil.
Les roupies cachées pendant le trajet permirent d'avaler un petit déjeuner requinquant et de payer un taxi vélo pour nous mener dans les quartiers consulaires. Conduire Germaine aux autorités de son pays m'ôtait une grosse épine du pied car il fallait sans arrêt faire attention au moindre de ses pas. J'appréhendais plus la confrontation avec l'administration. Pas mal d'étrangers perdaient leurs papiers ici et nous devions présenter une histoire qui tienne debout à des bureaucrates soupçonneux. Nos dégaines locales chiffonnées du voyage ne permettaient guère de paraître crédibles et ces fonctionnaires planqués affichaient une haine féroce envers les
gens de notre espèce, les marginaux et rebuts de leur bonne société.

Paul-Étienne Babillard, le responsable du service des passeports s'avéra une piqure de rappel efficace. Ce dernier présentait bien, avec une chemisette bleu pâle et un charmant petit pull en lainage rose posé sur les épaules. Soigneusement coiffé, il gardait une grande mèche blonde bien plaquée sur le front. PaulÉtienne sentait le parfum de luxe et affichait clairement son homosexualité. Ses moeurs nous indifféraient complètement, il pouvait bien faire ce qu'il voulait, mais il nous reluquait avec un tel dégoût que sa haine des femmes nous fut immédiatement dévoilée.
Il jeta sans ménagements devant Germaine un questionnaire à remplir, après avoir vaguement écouté sa complainte en levant les yeux au ciel. Il lui arracha des mains la déclaration de vol que cette dernière lui tendait aimablement, critiquant déjà l'orthographe bancale des employés indiens. Puis, sans comprendre pourquoi, sa mère vint au coeur de la conversation qui ressemblait plus à un monologue hystérique. Paul-Étienne changeait subitement d'attitude, tendant une lettre parmi les dizaines où elle lui demandait de rentrer, se sentant au seuil de la mort. Quelque chose clochait chez ce monsieur. Il nous avoua qu'en fait, l'Inde ne lui plaisait pas. Il détestait être ici, mais les bonnes planques consulaires très convoitées se faisaient rares et pour échapper à son horrible maman, il avait dût s'expatrier ici malgré toutes ses appréhensions
envers ce pays.

En nous regardant bêtement, il mit soudain son visage dans ses mains pour exploser en sanglots déballant ses confidences xénophobes et insultant sa génitrice. Nous faisions de gros efforts pour avoir l'air compatissant, même si l'envie de rire nous chatouillait sérieusement. Germaine se replia au fond du bureau pour remplir sa demande de passeport tandis que Paul-Étienne sanglotait, répétant la même phrase par saccades, en anglais, tout en se tirant la tignasse :
«I want to go back to my CX Pallas (3)!... I want to go back to my CX pallas! »... répéta-t-il en haussant le ton.

Allons donc! Maintenant il voulait se téléporter dans sa belle voiture française! Alors, subitement, il déchira avec violence la missive en lançant un déchirant : «maman, pourquoi?». La scène devenait surréaliste. Il s'arrêta brutalement dans son élan dramatique pour me regarder droit dans les yeux. Son oeil ne reflétait plus la tristesse mais un air venimeux et sadique. Il m'attaqua directement :

- Pourquoi, pourquoi vous habillez-vous en sari? Pourquoi voulez-vous vivre dans ce pays de merde avec ces indigènes?
- Peut être pour des raisons aussi extrêmes que les vôtres. Nous sommes beaucoup ici à fuir quelque chose de lourd!
- Mais enfin, ces indigènes, toute cette crasse et cette chaleur !
- Et bien quoi?
- c'est horrible! Je déteste vivre ici. Lorsque je rentre chez moi le soir, je prends un taxi-vélo et j'ai toujours un journal parisien dans la main. Je l'enroule pour frapper la tête du chauffeur et l'insulter en français pour qu'il aille plus vite, ça me défoule!

J'imaginais alors la scène avec Paul-Étienne en train de taper le crâne d'un chauffeur vigoureux qu'il désirait sûrement en cachette mettre dans son lit si il avait eu la peau blanche. Une vision digne d'un mauvais film!

Mais alors que je cherchais désespérément un prétexte pour m'enfuir de ce bureau, le hasard salvateur envoya son émissaire frapper à la porte. Le minois d'un jeune blondinet chevelu tendance Goa-style apparût dans l'entrebâillement.

Les touristes fêtards dans son genre abondaient durant ces périodes de fêtes chrétiennes. Passer ses vacances de Noël à Goa faisait partie des expériences indispensables pour être reconnu et respecté dans les cercles branchés de la culture transe-électronique.

Le jeune surfer fort embarrassé se déclara dépourvu de ses papiers perdus lors d'une party trop arrosée. Son allure féminine joua certainement en notre faveur car d'un coup, tout émoustillé, Paul-Étienne arbora un sourire charmeur et se débarrassa de nous au plus vite. Il fit entrer le minet en détresse et nous lança, avant de nous fermer la porte au nez en braillant :
- Allez les filles! du vent, je m' occupe de vos affaires! Voici ma carte, passez moi un coup de fil dans une quinzaine de jours! Allez hop hop!

La sentence tombait, j'allais devoir attendre au moins quinze jours dans cette ville polluée en compagnie d'une illuminée qui se prenait pour la réincarnation d'un sage sikh. De plus, rester dans cette ville sans fric nous promettait encore tout un tas de galères! Mais seule, Germaine ne pouvait certainement pas s'en sortir. Les mentalités avaient pour le moins changé en Inde, on croisait beaucoup plus de touristes égoïstes et moins de voyageurs compréhensifs habitués aux aléas de la vie de bohème. Heureusement, la fuite bruyante du bureau de Monsieur Babillard aiguisa la curiosité d'une employée du service social encore en place à cette époque qui se montra très intriguée par nos dégaines. Elle nous invita discrètement à boire un café dans son petit bureau. Après avoir écouté nos déboires, elle décida de nous faire une sorte de prêt personnel qui s'avérait indispensable à notre survie. Aucune aide financière n'était officiellement versée aux voyageurs en détresse. Tout le monde ici s'était accordé au même violon: il valait mieux dépenser le fric dans les Garden party. Les côtes de boeufs et les caisses de champagnes fraîchement livrées faisant l'unanimité, les fonds servaient d'abord aux livraisons de ripailles. Quant aux voyageurs malheureux, ils n'avaient qu'à aller traîner ailleurs ou bien souffrir en silence!
Cette donation inopinée nous permit de reprendre illico le chemin de Kashi. Mais cette fois, j'embarquais Germaine dans un train avec des réservations.

La fraîcheur du fleuve et des ruelles ombrées de la vieille cité se montraient bien plus agréables que la moiteur polluée de la capitale trop bruyante. Dans la cité magique, on perdait rapidement toute notion du temps. Ainsi, un mois s'envola avant d'obtenir des nouvelles du consulat...

Germaine avait fort à faire. Sa principale activité consistait à séduire des hommes qui erraient autour du fleuve en quête d'un mari. J'appris ainsi que, dans sa quête d'un passeport indien, s'occuper des mœurs locales n'était pas dans ses priorités. Mieux valait que notre camaraderie s'arrête là. Heureusement, la jungle me rappela vite à sa magie, coupant court avec le quotidien enchanteur de Kashi. Avant de retourner aux grottes, je ramenais comme promis Germaine auprès d'un Paul-Étienne tout penaud et distant qui délivra le passeport et nous congédia au plus vite. Il gardait toujours en mémoire la scène passée où il avait lâché toute sa frustration raciste, se mettant ainsi en danger. L'évocation de ces faits aux autres employés n'aurait pas été bien bienvenue. Dans ces bureaux où les postes étaient très jalousés, on pouvait facilement se faire allumer par un collègue. Mais l'essentiel s'accomplissait enfin, Germaine possédait ses nouveaux papiers et un paquet de dollars qui permirent aussi de rembourser l'employée sympathique. La yogi avait reçu une grosse somme de ses adeptes du Luxembourg, une bande de veuves richissimes fort inquiétées par ses déboires. Elle pensait alors rejoindre l'ashram de son Guru et de mon coté, je m'apprêtais à quitter la ville pour retourner vers les montagnes. Mais je commis l'erreur fatale de lui parler du sanctuaire où je me rendais tandis que nous buvions le chy des séparations. Ce fut peine perdue de la dissuader, elle fit des pieds et des mains pour m'y accompagner.

À l'arrivée sur le site enchanté, Germaine se mit à sautiller dans le temple, les bras tendus vers le ciel et les yeux hagards. Affirmant que son paradis tant cherché était là, elle me montrait le signe de cette prophétie une tâche brune sur la façade peinte en rouge censée ressembler à un phallus sacré. Je préférais ne rien déduire à la hâte d'un tel oracle.

Le Tarzan (4) que j'avais connu avant de quitter les lieux quelques mois plus tôt ne semblait plus demeurer là. Les petits tas d'offrandes végétales qu'il répandait partout autour de la source mère manquaient à l'appel. Au contraire, le temple reluisait, propre et accueillant, décoré de cloches toutes neuves, de babioles et de voiles rouges aux broderies dorées recouvrant des icônes en photo. Plusieurs énormes cônes de pâte d'encens rougeoyants envoyaient leurs spirales de fumées parfumées. Rien ne rappelait l'ancien locataire des lieux.

Un homme d'âge mur apparut alors à l'entrée d'une grotte, agitant les bras dans tous les sens pour nous inviter à boire un thé qui semblait de la plus haute importance! L'antre de Maneksha hébergeait donc un nouveau locataire en la personne de Surya, un ancien mercenaire qui décida de devenir ascète suite à un coma provoqué par un accident de parachute.

Surya déclara arriver des hauts sommets à la frontière du Kashmir où il passa plusieurs années en compagnie d'un guru. Son instinct le mena un jour en ces grottes pour servir et garder les esprits de la forêt. Il en était intimement persuadé. S'habillant à la façon d'un prolo plutôt fauché, le sage refusait de porter les parures traditionnelles des yogis avec lesquels il ne s'entendait pas du tout. Las de vivre des jours solitaires, il s'aventura dans cette région moins isolée pour y rencontrer des âmes sympathiques à qui parler. Dans son ancienne grotte, la neige bloquait les routes pendant plusieurs mois, le plongeant dans une solitude forcée alors qu'il était plus bavard qu'une pie. Il nous convia à passer la nuit en sa compagnie, ayant bien évidemment tout un tas de choses à nous dire.

Germaine subit alors un furieux coup de foudre pour l'homme grisonnant. Son coeur chavira dans l'ivresse de l'amour, la faisant tituber comme une gamine. Elle rêvait déjà de l'épouser et de
rameuter ses adeptes dans ce paradis propice aux meilleures pratiques spirituelles. Pour séduire le sage, elle mit au point un sortilège de magie écrit dans un des petits carnet qui ne la quittaient
jamais. La mégère rassembla rapidement tous les éléments nécessaires au rituel. Germaine savait parfaitement qu'il fallait suivre strictement les indications notées mais sa précipitation avide lui fit perdre ses moyens. Elle se trompa quelque part dans la formule car Surya me proposa de rester à ses cotés pour veiller sur les lieux et l'ignora complètement. Germaine, très humiliée, entra dans une rancoeur féroce assez mal dissimulée. Elle jura intérieurement de se venger avant de prétexter devoir se rendre aux pieds de son guru qui l'appelait dans son sommeil. Elle quitta rapidement le sanctuaire pour se rendre à son ashram situé non loin de là.

Le charme attractif du sanctuaire chassa mes dernières hésitations et je laissais de côté mon esprit méfiant, même si ce nouveau gardien paraissait un peu tordu. Comme beaucoup de sadhus dans ce pays, il se prétendait libre en mœurs et en pensées. Mais ce discours là déjà mille fois entendu me laissait de marbre. J'acceptais pourtant de rester, sensible avant tout à l'appel de la nature. Le décalage avec l'occident ne me permettait plus de tergiverser. Je souhaitais trouver une grotte et celle-ci s'offrait justement à moi, comme un présent impossible à refuser.

Le sanctuaire aussi sauvage que mystérieux attirait fatalement de nombreuses convoitises malsaines. La magie naturelle qui envoutait les esprits affolait beaucoup de dévots des alentours qui, aidés par les incroyables histoires ésotériques et surnaturelles contées par Surya, se retrouvaient avec l'eau à la bouche, avides de miracles. Il fallait protéger le site des envolées trop enthousiastes qui poussaient les hommes à vouloir bétonner les lieux, couper les arbres et priver les animaux de leur eau afin de rendre le site accessible aux véhicules et confortable pour les touristes religieux. C'était bien connu en Inde, les oracles et les transes rapportaient beaucoup de fric et de notoriété tout en attirant un maximum de monde. Les prêtres avides de reconnaissance et d'argent ne reculaient donc devant aucun sacrifice. Ainsi, les riches pouvaient
expier leurs pêchers ou garder leur pouvoir en versant des copieux pourboires qui faisaient taire toutes les idées reçues. Les pauvres, eux, se contentaient de rien sans se rebeller. Il continuaient à espérer une meilleure incarnation en touchant humblement les pieds des prêtres comme des riches, mais seulement si leur caste le leur permettait.

Alors que, débarrassée de Germaine, je commençais enfin un séjour paisible au grottes, le mercenaire reconverti en yogi aborda l'idée de construire des tanks à eau en ciment complètement fermés aux singes et aux oiseaux supposés servir au dévots souhaitant se doucher avant la prière. Une triste colère m'envahit. Comment un fervent défenseur de la nature qui se disait rempli de sagesse pouvait-il avoir de telles idées insensées ? Et les êtres qui vivaient dans l'antre de Maneksha étaient-ils fatalement voués à ne jamais connaître la paix?

Les semaines à venir allaient peut être m'apporter la réponse...


à suivre...


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notes:

1 région du nord-est de l'Inde, s'étendant des plaines jusqu'au Népal.
2 Thé au lait sucré épicé au gingembre, à la cannelle et à la cardamone
3 Voiture présidentielle ou diplomatique de luxe qui remplaça la célèbre DS.
4 Sonu, le personnage possédé adepte des voyages hallucinogènes.